Eau : pourquoi les élus locaux doivent désormais penser transversalité
- Abdessamad ATTIGUI
- 12 août
- 7 min de lecture

Face aux sécheresses, au vieillissement des réseaux et aux tensions sur la ressource, l’eau s’impose dans les choix des collectivités. Les élus locaux doivent désormais arbitrer entre adaptation climatique, aménagement du territoire, investissements et pouvoir d’achat.
Longtemps abordée comme une compétence technique, la gestion de l’eau s’impose désormais au cœur des décisions locales. Sécheresses, renouvellement des réseaux, urbanisme, agriculture, financement et adaptation climatique obligent les élus à revoir leurs méthodes et à décloisonner leurs politiques. Au salon Cycl’eau Mont-Blanc, plusieurs élus ont témoigné de cette montée en puissance de l’enjeu eau dans les territoires.
Pour un élu local, l’eau peut rapidement devenir un sujet à part entière, et parfois même un révélateur des limites de l’action publique. À peine installé dans son mandat, il doit composer avec une organisation institutionnelle complexe, des compétences réparties entre communes, intercommunalités, syndicats et État, des réseaux vieillissants et une réglementation en constante évolution. À cela s’ajoute désormais une contrainte qui bouleverse les politiques locales : la disponibilité de la ressource.
Cette réalité n’est pas toujours évidente au lendemain d’une élection. « Seul face à à peu près tout », comme le résume l’un des témoignages recueillis lors du salon Cycl’eau Mont-Blanc, l’élu doit rapidement comprendre qui fait quoi, sur quel territoire et avec quels moyens. Selon Lucas Pugin, maire de Reignier-Esery et président du Syndicat des Eaux Rocaille Bellecombe, cette phase d’apprentissage peut prendre plusieurs années. Les services techniques constituent alors un appui essentiel, mais la diversité des structures compétentes, entre eau potable, assainissement, rivières ou gestion des milieux aquatiques, rend le paysage institutionnel difficile à appréhender.
De la découverte des compétences à l’acculturation à l’eau
Cette complexité institutionnelle se double d’une évolution profonde du rôle politique de l’eau. Les élus ne peuvent plus seulement considérer la ressource sous l’angle de la distribution, des canalisations ou de l’assainissement. Elle intervient désormais dans les choix d’urbanisme, d’agriculture, de voirie, de développement économique et de prévention des risques.
La trajectoire de Jean Riaillon, vice-président de la Communauté de communes Rhône Crussol chargé de l’agriculture, de la viticulture et des ressources naturelles, illustre cette évolution. Lorsqu’il prend ses fonctions en 2020, l’eau ne constitue pas encore, selon son propre témoignage, une priorité politique. Les épisodes de sécheresse vont progressivement changer la donne.
Rivières à sec, agriculteurs confrontés au manque d’eau pour leurs troupeaux, quartiers approvisionnés par des citernes de pompiers : la réalité du terrain transforme alors la perception de l’élu. « La question de l’eau est devenue le sujet », explique-t-il en substance, après avoir entrepris un diagnostic auprès des acteurs locaux.
Son approche repose depuis sur l’hydrologie régénérative, pensée comme une manière de restaurer les capacités naturelles des territoires à retenir et infiltrer l’eau. Sur les parcelles agricoles, il s’agit notamment de favoriser l’infiltration des précipitations afin que l’eau de pluie reste davantage sur place et contribue à sécuriser les productions.
Pour Jean Riaillon, cette démarche constitue l’un des axes du Plan territorial de gestion de l’eau (PTGE) mis en œuvre sur son territoire, avec le soutien des dispositifs de l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse. La collectivité cherche également à essaimer ces pratiques en travaillant avec d’autres structures, notamment dans le cadre d’un appel à manifestation d’intérêt consacré à l’hydrologie régénérative.
Au-delà de la technique, l’enjeu est aussi culturel. L’élu défend une forme de « benchmark » territorial, en allant chercher des pratiques expérimentées ailleurs, notamment en Inde ou aux États-Unis. Son objectif est de faire de l’eau un réflexe dans les décisions publiques, qu’il s’agisse d’aménager une route, une zone agricole ou un nouveau quartier.
L’eau s’invite dans les choix d’aménagement
Cette évolution est d’autant plus importante que l’accès à l’eau peut désormais conditionner la capacité même d’un territoire à se développer. La disponibilité de la ressource et les capacités des réseaux d’assainissement deviennent des paramètres à intégrer dans les projets d’aménagement, jusqu’à pouvoir conduire certaines collectivités à revoir ou différer des opérations.
L’eau cesse ainsi d’être uniquement une politique sectorielle pour devenir une contrainte transversale de l’aménagement du territoire. La mise en œuvre du Zéro artificialisation nette (ZAN), les exigences environnementales et l’évolution du cadre réglementaire renforcent encore cette nécessité d’anticipation.
C’est précisément cette logique de décloisonnement que défend Freddy Rey, président de l’agglomération du Pays Voironnais. Pour lui, l’environnement ne peut plus rester cantonné à un service spécialisé. Il propose au contraire de diffuser cette compétence dans l’ensemble des politiques de la collectivité.
Autrement dit, l’eau doit être examinée à chaque étape d’un projet : voirie, urbanisme, développement économique, agriculture ou politique sociale. Cette approche rejoint celle des solutions fondées sur la nature (SFN), qui cherchent à produire plusieurs bénéfices à partir d’une même action. Un aménagement destiné à limiter les inondations peut ainsi également contribuer à la biodiversité, à l’infiltration de l’eau ou à l’amélioration du cadre de vie.
« Il faut faire confiance aux élus locaux », défend Freddy Rey, pour qui les réponses ne peuvent être uniformes d’un territoire à l’autre. Chaque bassin versant possède ses propres caractéristiques hydrologiques, agricoles, économiques et sociales. Cette diversité impose, selon lui, de renforcer la capacité des collectivités à construire leurs propres réponses.
Le financement, nerf de la guerre
Encore faut-il pouvoir financer ces ambitions. C’est l’autre grande difficulté à laquelle les élus sont confrontés : le « mur d’investissement » qui se profile derrière la gestion quotidienne de l’eau.
Une partie importante des réseaux a aujourd’hui atteint ou dépassé cinquante ans. Leur renouvellement, la recherche des fuites et l’adaptation des infrastructures représentent des investissements lourds, alors que les élus doivent parallèlement contenir l’impact de la facture sur les ménages.
La tarification devient dès lors un véritable sujet politique. « L’eau paie l’eau » demeure un principe structurant, mais sa mise en œuvre se heurte à une équation délicate : financer les travaux indispensables sans alourdir excessivement la facture des usagers. Lucas Pugin souligne ainsi la nécessité de trouver un équilibre alors que le contexte général de hausse du coût de la vie rend les administrés particulièrement attentifs au prix du mètre cube. Les choix diffèrent selon les territoires. Certains affichent des tarifs de l’ordre de 5 à 6 euros en intégrant l’assainissement collectif. D’autres explorent la tarification incitative afin de responsabiliser davantage les consommateurs les plus importants.
Le Pays Voironnais mise, de son côté, sur l’efficacité du réseau. Freddy Rey met en avant les investissements consacrés à la recherche des fuites, notamment grâce à l’intelligence artificielle et à des équipes dédiées. Selon les chiffres qu’il avance, le rendement du réseau serait ainsi passé de 70 % à près de 80 % en un seul mandat, avec une économie estimée à l’équivalent de 400 piscines olympiques par an. La collectivité indique également avoir réduit de 15 % ses prélèvements dans le milieu naturel.
Cette stratégie illustre un changement de raisonnement : plutôt que de chercher uniquement de nouvelles ressources ou d'augmenter les tarifs, certaines collectivités tentent d’abord de réduire les pertes et les consommations.
GEMAPI, subventions : les élus face à une équation financière complexe
La question des investissements renvoie aussi directement aux relations entre collectivités et État. Les transferts de compétences, notamment en matière de gestion des milieux aquatiques et de prévention des inondations (GEMAPI), ont parfois été vécus comme des « cadeaux empoisonnés » par les élus, confrontés à des responsabilités nouvelles sans disposer, selon eux, de moyens financiers équivalents.
La taxe GEMAPI constitue l’un des leviers mobilisables par les collectivités pour financer ces missions. Mais là encore, les choix varient en fonction des besoins des territoires et des infrastructures à entretenir, notamment lorsqu’il s’agit de digues ou d’ouvrages de protection. Jean Riaillon en a également fait l’expérience dans le champ de l’agriculture. À son arrivée, sa délégation disposait de moyens budgétaires très limités. Pour obtenir des financements, il lui a fallu convaincre les autres élus de la pertinence des projets et démontrer leur capacité à répondre à un problème territorial concret. « Le financement, c’est le nerf de la guerre », résume-t-il. Néanmoins, la disponibilité du budget ne suffit pas : encore faut-il obtenir l’adhésion des maires et des conseillers pour que les actions puissent être déployées à l’échelle du bassin versant.
Cette recherche de financements pousse également les collectivités à revoir leur manière de travailler. Freddy Rey invite ainsi les élus et les services techniques à ne plus rechercher les aides uniquement sous l’étiquette « eau ». Un projet peut relever à la fois de l’environnement, de l’agriculture, de l’énergie ou de la biodiversité et, à ce titre, ouvrir plusieurs possibilités de financement.
Les solutions fondées sur la nature illustrent cette nouvelle « ingénierie financière ». Un même projet peut contribuer à la recharge des nappes, à la biodiversité et à la prévention des inondations, et donc mobiliser différents dispositifs d’aide. Cette capacité à croiser les politiques publiques devient elle-même une compétence à acquérir.
Reprendre la main sur l’expertise technique
L’acculturation des élus passe enfin par une meilleure maîtrise technique des dossiers. Sur ce point, Lucas Pugin défend le modèle de son syndicat, qui dispose de son propre bureau d’études.
L’objectif est de conserver en interne une capacité d’analyse et de conception des travaux, de comparer les variantes et de limiter la dépendance aux prestataires extérieurs. Pour les élus, disposer de cette expertise facilite également l’anticipation des dossiers et la constitution des demandes de financement.
Cette montée en compétence est d’autant plus stratégique que les dispositifs d’aide peuvent représenter une part significative du financement de certains projets. Les contrats portés avec les Agences de l’eau peuvent ainsi accompagner des actions ciblées, avec des taux de financement pouvant atteindre 70 % selon les dispositifs et les opérations concernées.
L’eau impose donc progressivement une nouvelle culture de l’action locale. Le maire ou le président d’intercommunalité ne peut plus seulement déléguer le sujet à un service technique spécialisé. Il doit en comprendre les implications politiques, financières et territoriales.
Dans un contexte de réchauffement climatique qui n'est plus à démontrer, l’eau devient progressivement une question politique transversale, qui oblige les élus à apprendre, à arbitrer et à coopérer autrement.

