Sobriété hydrique : trois solutions pour gérer l’eau à la parcelle

Toilettes sèches, phytoépuration en toiture, phytoépuration biosourcée… Au Carrefour de l’eau à Dijon, l’ATEP a mis en lumière trois projets soutenus par le programme Innov’Eau de l’ADEME, chacun explorant à sa manière de nouvelles pistes pour réduire la consommation d’eau potable et valoriser la ressource au plus près des usages.
Sobriété, réemploi, valorisation. Lors d’une conférence portée par l’ATEP au Carrefour de l’eau, organisé à Dijon le mercredi 9 septembre, trois projets soutenus par le programme Innov’Eau de l’ADEME ont illustré une même ambition : faire de l’eau une ressource à gérer au plus près de son usage. Toilettes sèches, phytoépuration en toiture ou filtres plantés compacts, les solutions présentées cherchent à rompre avec le modèle du « tout-au-réseau ».
La gestion de l’eau à l’échelle de la parcelle s’impose progressivement comme un enjeu de la transition hydrique. Face aux sécheresses répétées et à la raréfaction de la ressource, l’ATEP, syndicat des Acteurs du Traitement des Eaux de la Parcelle, défend l’idée de « faire de la parcelle un allié des territoires ».
Le changement de perspective est important. Il ne s’agit plus seulement de consommer moins d’eau, mais de conserver, traiter, réutiliser et valoriser une partie des volumes directement sur place. « Le logement collectif constitue à ce titre un gisement important, avec une consommation moyenne de 149 litres d’eau potable par jour et par habitant. Une partie de ces volumes est destinée à des usages qui ne nécessitent pas nécessairement une eau potable, comme les chasses d’eau, l’arrosage ou le lavage », avance Jérémie Steininger, délégué général de l’ATEP.
L’eau, un nouvel enjeu du bâtiment
Cette évolution concerne aussi la rénovation, que l’ATEP considère comme une occasion d’intégrer davantage la gestion de l’eau aux réhabilitations lourdes, notamment via des réseaux séparatifs ou des équipements de récupération et de stockage. Une dynamique facilitée par l’évolution du cadre réglementaire depuis 2024, qui sécurise le réemploi des eaux non conventionnelles pour certains usages, comme les sanitaires ou le nettoyage des parties communes.
Cette tendance bénéficie par ailleurs du programme Innov’Eau, piloté par l’ADEME dans le cadre de France 2030. Né dans le sillage de la sécheresse de 2022, ce programme constitue une première à l’échelle des investissements d’avenir nationaux, avec une enveloppe de 90 millions d’euros consacrée au soutien de projets liés à l’eau. Au total, 56 lauréats sont accompagnés sur des sujets allant de la sobriété à la qualité de l’eau, en passant par la protection des milieux naturels et le numérique.
Parmi ces projets, trois initiatives portées par des adhérents de l’ATEP ont été présentées à Dijon. Elles interviennent à des endroits différents du cycle de l’eau dans le bâtiment, mais poursuivent un objectif commun : réduire la dépendance à l’eau potable et rapprocher le traitement de l’usage.
Supprimer la chasse d’eau pour économiser la ressource
Avec TI2VALUE, Sanisphère s’attaque directement à l’un des usages les plus consommateurs d’eau dans le logement : les toilettes. Présenté par Damien Plasse, responsable projet de développement, le projet vise à faire évoluer l’image des toilettes sèches pour en faire un équipement sanitaire professionnel, intégré au bâtiment et adapté à l’habitat collectif ou aux immeubles de bureaux. Et l’enjeu est loin d’être marginal. « Les chasses d’eau représentent 17 % de la consommation d’eau potable domestique, soit environ 120 m³ par an pour un immeuble moyen », rappelle Damien Plasse.
Le principe de TI2VALUE repose sur la séparation à la source des excrétas. L’urine représente seulement 1 % du volume des eaux usées, mais concentre 80 % de l’azote et du phosphore. Ces nutriments, aujourd’hui dilués dans les eaux usées, pourraient ainsi être récupérés et valorisés comme engrais agricoles. L’ambition de Sanisphère est donc de dépasser la simple suppression de la chasse d’eau. « Ce que l’on veut prouver, c’est qu’une toilette sans chasse d’eau, elle peut être confortable, elle peut être propre. Elle peut être inodore et surtout elle peut être exploitable durablement », résume Damien Plasse.
Derrière l’équipement sanitaire se dessine une filière complète, depuis l’interface avec l’usager jusqu’au transport des matières dans le bâtiment et à leur traitement en pied d’immeuble. Sanisphère travaille notamment avec l’École Centrale de Lyon sur des traitements de surface anti-adhérents destinés à maintenir la propreté des équipements malgré l’absence d’eau. Un autre volet, consacré à l’innovation sociale, est mené avec le laboratoire « Le 107 ». Il doit notamment contribuer à structurer les filières logistiques de valorisation et à étudier l’acceptabilité du dispositif.
Le programme est prévu sur quatre ans. Après une première phase de diagnostic et de définition du cahier des charges, la conception technique doit se poursuivre en 2026 et 2027. Des démonstrateurs en conditions réelles sont ensuite prévus avant l’évaluation finale des impacts.
Pour franchir cette étape, Sanisphère recherche des maîtres d’ouvrage volontaires, notamment pour des bâtiments situés dans des contextes sous tension hydrique, comme des sites isolés ou des zones insulaires. Un exploitant ou un gestionnaire déjà identifié est également recherché afin d’assurer des conditions de maintenance stables pendant les démonstrations.

Quand la toiture devient un dispositif d’épuration
Avec Skywater, également appelé Phytotoiture, le traitement quitte cette fois le pied du bâtiment pour gagner la toiture. Porté par Soprema en consortium avec Aquatiris et des laboratoires de l’Université de Strasbourg, le projet vise à réutiliser les eaux grises directement à l’échelle du bâtiment.
Le dispositif transforme une toiture végétalisée en filtre planté de macrophytes capable de traiter les eaux provenant notamment des douches, des lavabos ou des laveries. Les eaux sont d’abord préfiltrées dans un local technique, puis pompées vers la toiture pour y être épurées. Elles rejoignent ensuite un poste de traitement final destiné à garantir une qualité compatible avec les usages envisagés, comme l’alimentation des chasses d’eau ou l’irrigation. « Notre objectif, c’est de développer une solution basée sur la nature pour la réutilisation des eaux usées traitées à l’échelle d’un bâtiment », explique Alicia Adrovic, responsable développement du projet Skywater.
L’intérêt de cette approche tient donc à la combinaison de deux fonctions : traiter les eaux grises et utiliser la végétalisation de la toiture pour apporter un service supplémentaire au bâtiment. Selon Soprema, le système pourrait permettre jusqu’à 30 % d’économie d’eau potable. L’évapotranspiration des végétaux contribue par ailleurs au rafraîchissement de l’air urbain.
Le projet, doté d’un budget de 3,3 millions d’euros et prévu sur cinq ans, doit encore consolider ses performances en conditions réelles. Plusieurs démonstrateurs ont déjà été installés. À Strasbourg, au siège de Soprema, le système traite notamment les eaux d’un restaurant d’entreprise. À Paris, une résidence étudiante sert de second terrain d’expérimentation, avec des eaux issues d’une laverie collective destinées à l’arrosage d’une façade végétalisée.
Le consortium recherche désormais d’autres sites démonstrateurs afin de finaliser les essais. Le bâtiment doit notamment disposer d’un toit plat pouvant accueillir une toiture végétalisée de 30 à 150 m², ainsi que produire des eaux grises et présenter des besoins en eau non potable.
Rendre la phytoépuration plus compacte et biosourcée
Dernière solution présentée, Phytoréut, porté par Aquatiris, déplace le sujet vers l’assainissement non collectif et la valorisation de l’eau traitée à la parcelle. Son intitulé complet, « phytoépuration biosourcée et bioaugmentée pour la réutilisation des eaux usées traitées », résume les principales pistes explorées par le projet. L’objectif est de moderniser les filtres plantés de roseaux, notamment pour les maisons individuelles, en travaillant à la fois sur leur emprise au sol, leurs matériaux filtrants et leurs performances.
Aujourd’hui, ces dispositifs utilisent du sable comme média filtrant. Dans le cadre du programme Innov’Eau, Aquatiris explore d’autres solutions biosourcées issues de l’économie circulaire, notamment des coques de fruits ou des noyaux. L’enjeu est à la fois de valoriser des déchets organiques et de disposer d’un matériau capable d’assurer efficacement la filtration. Le projet mise également sur la bioaugmentation, qui consiste à introduire une biomasse animale ou bactérienne spécifique dans le filtre afin d’en renforcer les performances épuratoires et la robustesse. Cette piste doit notamment contribuer à optimiser les dispositifs à un seul étage de traitement.
La réduction de l’emprise au sol constitue un autre axe de recherche. Les systèmes actuels occupent environ 2 m² par habitant, ce qui peut limiter leur installation sur les petites parcelles. Aquatiris cherche donc à rendre le dispositif plus compact sans sacrifier la qualité du traitement.
Mais là encore, l’ambition dépasse le seul traitement. Phytoréut cherche à favoriser la réutilisation des eaux traitées pour l’irrigation des jardins et des espaces extérieurs. « L’objectif n’est pas seulement de substituer l’eau potable, mais de garantir une hygrométrie continue des sols et le maintien de la végétation en place », souligne Elodie Maillard, responsable du pôle innovation chez Aquatiris. Cette gestion de l’eau pourrait aussi contribuer à prévenir les phénomènes de retrait-gonflement des argiles susceptibles de menacer les fondations des bâtiments.
Doté de 3,36 millions d’euros sur cinq ans, le programme associe quatre laboratoires de recherche spécialisés dans le génie des procédés, l’écologie fonctionnelle, l’analyse du cycle de vie et l’hydrologie. Après les premiers travaux en laboratoire et les essais en colonnes, Aquatiris engage désormais la construction de prototypes à taille réelle chez des particuliers.
La parcelle comme nouvelle maille de gestion de l’eau
Ces trois projets donnent ainsi une traduction très concrète à l’approche défendue par l’ATEP et son délégué général Jérémie Steininger : ne plus considérer la parcelle comme le dernier maillon d’un réseau auquel le bâtiment serait simplement raccordé, mais comme un espace capable de participer lui-même à la gestion de l’eau.
Ces projets ne constituent toutefois qu’une partie de la réponse aux enjeux de sobriété et de gestion de l’eau. Leur expérimentation montre les possibilités offertes par une gestion plus locale du cycle de l’eau, mais celle-ci doit s’inscrire dans une évolution plus large, associant équipements, infrastructures, pratiques des gestionnaires, réglementation et aménagement. La transition hydrique ne se jouera pas à une seule échelle, mais dans l’articulation de ces différents leviers.


