Future Hydro : comment la SCP veut-elle révolutionner la gestion de l’irrigation ?

Données de consommation, imagerie satellitaire, jumeau numérique et IA... La Société du Canal de Provence (SCP) combine les technologies dans son projet Future Hydro, dévoilé ce lundi lors du congrès international de l’irrigation (ICID) 2026. Zoom sur ce programme consacré à l’optimisation de la gestion des réseaux d’irrigation.
C’est devant un millier de spécialistes internationaux de l’irrigation que la Société du Canal de Provence (SCP) a présenté Future Hydro, à l’ouverture du 26e Congrès international de l’irrigation (ICID 2026), à Marseille. En associant données de consommation, télédétection satellitaire, jumeau numérique et intelligence artificielle, ce projet doit permettre à l’entreprise d’anticiper les besoins en eau, de lisser les pointes de consommation et d’optimiser l’exploitation des infrastructures existantes.
Dépasser la gestion de l’eau à la demande
En région Sud, les effets du changement climatique se traduisent par une hausse des températures de 1,5 à 2 °C par rapport à l’ère préindustrielle. L’intensification des sécheresses accentue les tensions sur la ressource et les risques de conflits entre les usages agricoles, urbains, industriels et environnementaux.
Les infrastructures de la SCP, développées depuis près de 70 ans pour transférer l’eau du Verdon et de la Durance vers les territoires provençaux, doivent elles aussi s’adapter. Les pointes de consommation estivales peuvent conduire à la saturation de certaines portions du réseau. Dans le Var, des collectivités et des exploitations agricoles cherchent par ailleurs à sécuriser leur approvisionnement, alors que les forages locaux ne suffisent plus toujours à répondre aux besoins. L’absence des orages estivaux habituels renforce également la nécessité de disposer d’eau pour maintenir les cultures.
« Notre mission au Canal de Provence est de transporter et distribuer l’eau tout en atténuant ces conflits », rappelle Julien Lecollinet, responsable des activités Internationales à la SCP. Pour y parvenir, l’entreprise entend passer d’une gestion réactive à une gestion prédictive, capable d’anticiper les besoins plutôt que de répondre uniquement aux demandes des usagers.
Dans ce cadre, l’enjeu est tout autant d’optimiser l’existant que de préparer les infrastructures futures. « Plutôt que de construire des tuyaux plus volumineux, ce qui serait plus onéreux, on vise un pilotage intelligent qui va permettre de lisser les pointes et de mieux exploiter le patrimoine existant », souligne Julien Lecollinet. Pour ce faire, encore faut-il disposer d’une connaissance suffisamment fine des consommations et des besoins à venir. C’est précisément l’objectif de Future Hydro, qui mise sur l’interconnexion de plusieurs outils numériques plutôt que sur le seul renforcement physique des réseaux.
Trois briques technologiques pour anticiper les besoins
Future Hydro repose sur l’articulation de trois outils : le réseau intelligent REImu, l’observation satellitaire IAGO et le jumeau numérique OSIREM. Leur mise en relation doit permettre de passer d’une connaissance en temps réel des consommations à une anticipation des besoins et à un pilotage plus fin des infrastructures.
Première brique, REImu, pour « réseaux d’eau intelligents multi-usages », collecte les données issues des compteurs connectés et des objets communicants déployés sur le réseau. Le dispositif permet notamment de suivre les consommations agricoles en temps réel. « À ce jour, 50 % de notre parc de compteurs est connecté », précise Julien Lecollinet. Opérationnel depuis plus de cinq ans, cet outil fournit une connaissance plus fine des prélèvements et des usages.
Ces données de consommation ne suffisent toutefois pas, à elles seules, à déterminer les besoins futurs des cultures. La deuxième brique, IAGO (Irrigated Agriculture Observation), complète les informations de terrain par l’observation satellitaire des parcelles agricoles. Développé depuis près de dix ans, ce module vise à caractériser l’humidité des sols, le stress hydrique des cultures et les types de plantations afin de mieux anticiper les besoins d’irrigation.
Les progrès de l’imagerie viennent améliorer la précision de cette analyse. « Le programme satellitaire équipé de MODIS (Moderate-Resolution Imaging Spectroradiometer) passe tous les jours avec une résolution au kilomètre, tandis que la constellation Copernicus (Sentinel-1 et Sentinel-2) offre un pixel à 10 mètres tous les cinq jours », détaille le directeur de projet. Les données Sentinel permettent une observation plus fine des parcelles, à condition de traiter les informations suffisamment rapidement pour qu’elles puissent alimenter les décisions opérationnelles.
Une autre évolution est attendue avec le satellite franco-indien Trishna, dont le lancement est annoncé pour fin 2027. Il doit notamment permettre d’améliorer la mesure de l’évapotranspiration, un paramètre important pour évaluer les besoins en eau des plantes.
Reste à transformer ces données hétérogènes en décisions utiles pour l’exploitation du réseau. C’est le rôle de la troisième brique : le jumeau numérique OSIREM, qui reproduit le fonctionnement du réseau physique de transport et de distribution. Alimenté par les données de consommation et les observations satellitaires, il doit permettre de simuler différents scénarios d’exploitation et d’anticiper les conséquences des variations de la demande sur les infrastructures.
« La différence aujourd’hui est l’intégration de l’intelligence artificielle. Future Hydro devient un outil de pilotage en temps réel, un outil d’écoconception et un laboratoire à ciel ouvert », résume Julien Lecollinet. Le jumeau numérique doit ainsi permettre de simuler près de 1 000 scénarios afin d’identifier les configurations les plus adaptées aux besoins futurs et aux contraintes du territoire.

Vers l’écoconception des infrastructures
L’intérêt de ces simulations ne se limite pas à la gestion quotidienne des flux. En anticipant les besoins et en testant différentes configurations, Future Hydro doit également aider la SCP à concevoir ses futures infrastructures en intégrant leurs conséquences environnementales dès les premières étapes des projets.
Les simulations peuvent notamment prendre en compte la présence de forêts, de zones humides et d’espèces protégées afin d’éviter les secteurs présentant des enjeux écologiques. L’impact carbone des tracés de conduites entre également dans l’analyse, avec l’objectif de trouver un compromis entre les besoins hydrauliques, le coût des aménagements et leur empreinte environnementale.
L’efficience énergétique constitue un autre levier. Le pilotage des réservoirs et des pompages peut être optimisé en fonction des besoins du réseau et du coût de l’électricité. En ajustant les volumes stockés et les périodes de fonctionnement des équipements, la SCP cherche à concilier disponibilité de l’eau et maîtrise des consommations énergétiques.
Cette recherche d’efficience suppose aussi d’agir sur la demande, notamment en travaillant avec les agriculteurs pour mieux répartir les prélèvements dans le temps. L’objectif est de limiter les pointes de consommation et de préserver davantage de ressources dans le milieu naturel. Pour Julien Lecollinet, le bénéfice dépasse ainsi le seul cadre de l’irrigation : « Le réseau est multi-usage. Et le grand gagnant d’une gestion plus efficace est la biodiversité : chaque mètre cube d’eau économisé reste dans le milieu naturel. »
Faire dialoguer les outils sans perdre la maîtrise du réseau
Cette ambition dépendra toutefois de la capacité du système à transformer une masse importante de données en consignes suffisamment simples pour les équipes d’exploitation et les usagers. « Le premier défi est l’interopérabilité des données pour rendre l’outil accessible à d’autres territoires en format open source. Le second défi concerne la masse de données à traiter pour aboutir à une décision opérationnelle simple pour les équipes terrain et les agriculteurs », reconnaît le responsable du projet. La SCP entend donc préserver la simplicité d’utilisation et l’autonomie des exploitants. « Nous devons conserver de la simplicité et de l’autonomie pour les exploitants. La SCP apporte ici son savoir-faire d’ingénieur et d’exploitant depuis 70 ans », poursuit-il.
L’interconnexion des équipements pose également la question de la cybersécurité. La SCP travaille avec ses services informatiques sur ce sujet, notamment au moyen de formations et de tests d’intrusion sur les équipements et les objets connectés. Face à cette menace évolutive qualifiée où les compétences des attaquants progressent au rythme des technologies, l'organisation refuse d'abandonner l'exploitation au seul pilotage automatisé.
« Le pilotage numérique n’exclut pas la possibilité d’intervention humaine, ajoute Julien Lecollinet. Cette garantie d'intervention manuelle vise à assurer la continuité de la distribution d'eau sur le territoire, quelles que soient les perturbations ou cyberattaques subies. »
Une quatrième révolution hydraulique à l’épreuve du terrain
Pour la SCP, Future Hydro s’inscrit dans la continuité de trois évolutions qui ont progressivement transformé la gestion de ses réseaux. Dans les années 1960, la distribution d’eau sous pression à la demande, 24 heures sur 24, a accompagné le développement de l’irrigation par aspersion et au goutte-à-goutte. La mise en place de systèmes de supervision et de contrôle SCADA a ensuite permis une régulation dynamique des ouvrages. Plus récemment, le déploiement des compteurs connectés a ouvert la voie à une exploitation accrue des données de consommation.
Cette quatrième révolution d’une gestion intelligente de l’hydraulique doit désormais passer l’épreuve du terrain. Si RÉIMU et IAGO sont déjà matures, OSIREM est encore en phase de bêta-test. L’expérimentation de Future Hydro dans son ensemble doit débuter à partir de 2027 sur plusieurs sites pilotes, notamment dans le Var, le Luberon et le plateau de Valensole.
En parallèle, l’entreprise a déposé une demande de financement auprès du programme européen LIFE pour soutenir les expérimentations et favoriser la réplication de la démarche dans le bassin méditerranéen, notamment au Portugal. Fidèle à sa mission de service public, la Société du Canal de Provence prévoit aussi de diffuser l'outil en open source, permettant à d’autres gestionnaires de réseaux et territoires de s’approprier ces outils et de les adapter à leurs propres contraintes.
En faisant de la Région Sud un laboratoire mondial de la résilience hydrique, la SCP réaffirme son engagement éthique et opérationnel pour une gestion frugale de l’eau. « Chaque goutte compte, nous comptons chaque goutte, et pour chaque goutte nous rendons compte », glisse Julien Lecollinet. Une quatrième révolution hydraulique dont les premiers résultats sont désormais attendus sur le terrain.



