PFAS, pesticides, résidus médicamenteux : comment Carso pousse plus loin l’analyse de l’eau

Entre les convoyeurs automatisés qui acheminent les échantillons et les spectromètres de masse, le site de Carso à Vénissieux donne à voir les moyens mobilisés pour surveiller la qualité de l’eau.
Dans les laboratoires de la plateforme technologique de Vénissieux, les blouses blanches s’activent autour des échantillons d’eau. Sur 12 000 m², près de 850 collaborateurs du groupe Carso sont mobilisés pour acheminer ces échantillons, caractériser les pollutions et détecter les micropolluants, parfois à des concentrations infimes. Un travail qui prend une importance croissante alors que les contaminants à surveiller se diversifient. Des convoyeurs automatisés de réception des échantillons aux spectromètres de masse, toute une chaîne analytique est mobilisée pour répondre aux exigences réglementaires actuelles... et anticiper celles qui se dessinent.
Quantité et qualité, un même défi
Invité à partager son diagnostic, Simon Porcher, professeur à l’Université Paris Dauphine et co-directeur de l’Institut d’Économie de l’Eau, rappelle le lien entre quantité et qualité de l’eau. En période de sécheresse, la baisse des débits réduit la capacité des cours d’eau à diluer les polluants. « Moins il y a d’eau, plus il y a une forte concentration des polluants dans l’eau », résume le professeur. Le phénomène varie selon les territoires : « Le pouvoir de dilution de la Seine est estimé à 700 litres par jour et par habitant, contre 17 000 litres pour le Rhône ».
Le réchauffement accentue ces pressions. En été, la température des eaux de surface peut atteindre 28 °C, affectant leur teneur en oxygène dissous et favorisant l’eutrophisation ainsi que la prolifération de bactéries et d’algues toxiques. Dans le même temps, la quantité d’eau disponible en France pourrait diminuer de 10 à 40 % d’ici à 2050. Nitrates, pesticides, métaux lourds, agents pathogènes, PFAS et microplastiques pèsent ainsi sur une ressource déjà fragilisée.
Les conséquences sont aussi économiques. « Depuis 1980, plus de 14 300 captages d’eau potable ont fermé en France, dont environ un tiers en raison de pollutions », avance Simon Porcher. La dégradation de la ressource peut ainsi imposer des traitements plus coûteux, avec des répercussions sur la facture des usagers.
Dans ce contexte, disposer de données fiables ne relève pas seulement de la surveillance environnementale. C’est aussi une condition pour comprendre l’état de la ressource, caractériser les pollutions et éclairer les décisions de ceux qui la gèrent.
Mesurer pour décider
C’est précisément à ce niveau que Carso intervient. Le groupe contrôle l’eau du robinet d’un Français sur deux pour le compte des agences régionales de santé (ARS) et réalise environ 80 % du suivi chimique des eaux de surface françaises pour les agences de l’eau. « On ne gère bien que ce que l'on mesure. Notre mission centrale est donc de fournir une information fiable et objectivée, aux acteurs qui vont prendre des décisions », rappelle Matthieu Montagne, directeur de la Business Unit Environnement.
Ces données permettent aux autorités sanitaires, aux collectivités et aux industriels de mieux caractériser les pollutions et d’adapter leurs réponses. Carso a également mis en place des systèmes d’alerte automatisés à destination des ARS et des producteurs d’eau, afin de signaler les dépassements de seuils détectés.
Encore faut-il pouvoir mesurer un nombre croissant de substances, parfois présentes à des concentrations infimes. L’évolution de la réglementation sur les PFAS, ces « polluants éternels », illustre cette montée en exigence et les adaptations qu’elle impose aux laboratoires.
Des campagnes de recherche aux obligations de contrôle
En quelques années, la surveillance des pollutions de l’eau a changé d’échelle. Les campagnes visant à dresser un état des lieux cèdent progressivement la place à des obligations réglementaires de contrôle tout au long du cycle de l’eau. Cette évolution est particulièrement nette pour les PFAS, dont « la recherche s’est longtemps concentrée sur quelques molécules, comme le PFOS », rappelle Agnès Telouk, directrice technique de la Business Unit Environnement.
Depuis le 1er janvier 2026, 20 PFAS doivent être contrôlés dans l’eau destinée à la consommation humaine. Cette liste doit passer à 22 molécules en 2027, avec l’intégration du TFA et du 6:2 FTSA. La surveillance s’étend également aux eaux usées. Depuis septembre 2025, les stations d’épuration de 10 000 équivalents-habitants (EH) et plus doivent faire l’objet de trois campagnes de mesure des PFAS à l’entrée et à la sortie de leurs installations. Une circulaire du 27 avril 2026 prévoit par ailleurs la recherche de 52 PFAS dans les boues destinées à l’épandage agricole. Ce suivi doit devenir pérenne en 2027, avec une extension aux stations de moins de 10 000 EH.
À ces dispositifs s’ajoute une redevance sur certains rejets aqueux industriels de PFAS, entrée en application le 1er septembre 2026. Son tarif est fixé à 100 euros par tranche de 100 grammes rejetés, selon les modalités prévues par les textes. Les sommes collectées sont destinées aux agences de l’eau. Pour les industriels comme pour les exploitants de réseaux d’assainissement, ces évolutions renforcent les besoins de caractérisation des rejets et des boues.
Anticiper les normes jusque dans les limites de quantification
L’élargissement des listes de substances à surveiller ne se traduit pas seulement par une hausse du nombre d’analyses. Les laboratoires doivent aussi pouvoir quantifier les composés à des concentrations de l’ordre du nanogramme par litre et garantir la fiabilité des résultats. Cela nécessite d’investir dans les équipements, mais aussi de développer et de valider de nouvelles méthodes en amont de l’entrée en vigueur des textes. Certaines molécules, comme le TFA ou les PFAS à chaînes ultracourtes, exigent des méthodes spécifiques et des étalons adaptés.
« Le rôle de Carso, c’est vraiment d’accompagner les autorités sanitaires en développant rapidement des méthodes accréditées, performantes et qui rendent un résultat fiable », explique Caroline Paquet, responsable technique des marchés du contrôle sanitaire.
Cette réactivité repose sur un travail engagé bien avant l’accélération récente des obligations de surveillance. « Cela fait une quinzaine d’années qu’on est sur le sujet », rappelle Agnès Telouk. L’anticipation fait partie du quotidien des équipes : « On essaie toujours de voir un petit peu plus loin que le bout de notre nez ». Concrètement, ce travail passe notamment par la recherche des étalons nécessaires, le développement des méthodes d’analyse et l’abaissement des limites de quantification.
Dans les coulisses de la mesure
Cette préparation se traduit directement dans les équipements et les méthodes déployés sur la plateforme de Vénissieux. Derrière les résultats transmis aux autorités sanitaires et aux gestionnaires de l’eau, une chaîne analytique fonctionne sans interruption. Une cinquantaine d’équipements de chromatographie liquide tournent ainsi 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Couplés à la spectrométrie de masse, ils permettent d’identifier et de doser plus de 1 000 molécules, des pesticides à leurs métabolites, en passant par les résidus médicamenteux et d’autres micropolluants, jusqu’à des concentrations de l’ordre du nanogramme par litre. La
chromatographie gazeuse complète le dispositif pour analyser d’autres familles de composés.

À côté de ces équipements de haute précision, le laboratoire de chimie s’appuie sur des automates destinés à accélérer les analyses courantes. Le Gallery+, par exemple, peut mesurer simultanément jusqu’à neuf paramètres physico-chimiques, parmi lesquels les nitrates, les nitrites, l’ammonium ou les phosphates. La plateforme conjugue ainsi deux approches : le suivi à cadence élevée de paramètres classiques et la recherche de contaminants qui nécessite des méthodes toujours plus spécifiques.
L’évolution des équipements accompagne celle des substances recherchées. Pour les PFAS, le laboratoire est passé, en une quinzaine d’années, de la recherche ciblée d’un seul composé, le PFOS, à des méthodes permettant de détecter simultanément plus d’une centaine de molécules de cette famille. Le développement de méthodes adaptées aux chaînes ultra-courtes, notamment au TFA, illustre les difficultés rencontrées : il faut pouvoir mesurer de nouvelles substances à de faibles concentrations et disposer des références nécessaires pour fiabiliser les résultats.
Cette montée en puissance s’accompagne aussi d’une réflexion sur les moyens mobilisés pour réaliser les analyses. Carso développe notamment l’injection directe des échantillons dans la chaîne chromatographique, sans passer par les étapes préalables d’extraction ou de concentration. Cette approche d’écoconception analytique vise à réduire la consommation de solvants, les volumes prélevés et l’utilisation de consommables en plastique. L’enjeu est double : accroître les capacités d’analyse tout en limitant l’empreinte des opérations de laboratoire.
Détecter plus vite, élargir le champ d’observation
La chimie n’est pas le seul domaine dans lequel les capacités de la plateforme évoluent. Carso développe également ses outils de biologie moléculaire pour rechercher des signatures génétiques dans les eaux brutes et usées. La PCR en temps réel, la PCR digitale et le séquençage de l’ADN à haut débit permettent d’analyser l’ADN environnemental (ADNe) afin d’identifier des traces de micro-organismes, de virus ou d’espèces aquatiques.
D’autres dispositifs visent à accélérer la détection des situations à risque. En période estivale, la surveillance des cyanobactéries, susceptibles de produire des toxines, constitue un enjeu particulier. Des sondes mesurant la chlorophylle A permettent de repérer, dès leur arrivée au laboratoire, les échantillons qui nécessitent une attention particulière. Selon le groupe, ce dispositif permettrait de gagner 24 heures sur le rendu des résultats utiles à la décision.
La recherche et développement élargit également le champ d’observation au-delà de l’eau elle-même. L’analyse du biote consiste à étudier l’accumulation des micropolluants dans les tissus d’organismes sentinelles, comme les gammares. Cette approche complète les mesures réalisées directement dans le milieu en permettant d’examiner la présence de contaminants dans des organismes exposés à leur environnement.
L’exploitation des équipements bénéficie par ailleurs du développement de C.A.R.A., une intelligence artificielle souveraine hébergée sur les serveurs internes du groupe. Elle assiste les ingénieurs dans l’interprétation des chromatogrammes, dont la lecture peut devenir complexe lorsque les échantillons contiennent de nombreux composés. L’outil vient ainsi en appui de l’expertise analytique, sans se substituer au travail des spécialistes.
Des PFAS jusque dans les effluents nucléaires
L’anticipation de nouveaux besoins conduit aussi Carso à investir des champs d’analyse plus spécifiques. Le groupe développe ainsi une capacité d’analyse des PFAS dans les effluents aqueux potentiellement radioactifs des installations nucléaires.
À l’origine du projet, une demande de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) : les principaux exploitants de la filière, parmi lesquels EDF et Orano, doivent appliquer à leurs rejets les mêmes exigences de surveillance des PFAS que les installations industrielles. « La présence de ces substances sur les sites nucléaires est notamment liée à l’utilisation historique de mousses anti-incendie lors des exercices de sécurité », précise Laurent Viviani, directeur des affaires publiques de Carso.
Reste une difficulté particulière : comment rechercher des micropolluants chimiques dans des échantillons susceptibles d’être radioactifs ? Au-delà de la méthode analytique, leur manipulation impose des protocoles spécifiques de radioprotection et de gestion des déchets, ainsi qu’un environnement adapté. Pour répondre à ce besoin, EDF a lancé un appel d’offres en vue de développer une unité spécialisée. Carso a remporté ce marché en associant les compétences de plusieurs de ses filiales. « Une première en France », souligne Thierry Schietecatte, président de Carso.
Le laboratoire sera installé au sein d’Algade, filiale du groupe située à Bessines-sur-Gartempe, en Haute-Vienne. Historiquement spécialisée dans la mesure de la radioactivité naturelle et la surveillance d’anciens sites miniers d’uranium, elle apporte les compétences nécessaires à la gestion des contraintes radiologiques. Sur le plan technique, il s’agit notamment de transposer la chromatographie liquide couplée à la spectrométrie de masse, déjà utilisée sur la plateforme de Vénissieux, dans une enceinte adaptée aux exigences de radioprotection.
La création de cette unité spécialisée représente un investissement de plusieurs centaines de milliers d’euros. Sa mise en service est annoncée d’ici à la fin de l’année 2027.
De nouvelles analyses en perspective
Au-delà des PFAS, Carso anticipe d’autres évolutions réglementaires, notamment pour les matériaux au contact de l’eau potable : tuyaux, robinetterie, pompes ou modules de filtration.
Prévue au 1er janvier 2027 dans le cadre de la directive européenne 2020/2184, une certification harmonisée remplacera l’attestation de conformité sanitaire (ACS) française. Elle permettra aux fabricants de faire certifier leurs produits selon une démarche commune à l’échelle de l’Union européenne, avec de nouvelles exigences techniques et des paramètres d’essai supplémentaires.
Cette harmonisation ouvrira aussi le marché des essais à davantage de laboratoires européens, alors qu’en France, ils étaient jusqu’ici réservés à Carso et Eurofins. Le groupe y voit une occasion de se développer au-delà du marché national, fort de son expérience auprès des industriels. « On est très confiants […] c’est une opportunité plutôt qu’un risque », résume son président.
Cette ligne de conduite accompagne les ambitions de développement du groupe, qui vise à doubler sa taille d’ici à 2030 grâce à une croissance organique et aux futures acquisitions.



