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Risque hydrique : comment les industriels peuvent-ils chiffrer leur exposition ?

6 oct.
5 min de lecture

A l'occasion d'un webinaire, Olivier Depraz, directeur général d’imaGeau, et Maud Guerlain, associée chez Water Wiser, détaillent une démarche d'analyse financière du risque hydrique dans l’industrie. Crédit : Pixabay
A l'occasion d'un webinaire, Olivier Depraz, directeur général d’imaGeau, et Maud Guerlain, associée chez Water Wiser, détaillent une démarche d'analyse financière du risque hydrique dans l’industrie. Crédit : Pixabay

Mesurer le risque hydrique ne suffit plus. Les industriels doivent désormais en chiffrer les conséquences sur leur activité. De l’exposition physique à la valeur des pertes potentielles, imaGeau, spécialiste de l’hydrogéologie, et Water Wiser, expert en économie de l’eau, proposent une démarche pour identifier les secteurs les plus vulnérables et mieux orienter les investissements.

« L’eau est désormais sortie du cadre strictement environnemental et RSE pour devenir une priorité stratégique au sommet des organisations industrielles », attaque d’emblée Maud Guerlain, associée chez Water Wiser. Face à la multiplication des arrêtés préfectoraux, au stress hydrique croissant et à l’augmentation continue des coûts de la ressource, la dépendance à l’eau menace désormais la continuité opérationnelle des usines et, plus largement, la rentabilité des entreprises. C’est le constat dressé par Olivier Depraz, fondateur et directeur général d’imaGeau, et Maud Guerlain, lors d’une conférence consacrée à l'évaluation chiffrée du risque hydrique dans l’industrie.


Pour mesurer la vulnérabilité d’un site industriel, les intervenants s’appuient sur une méthode d’évaluation approfondie, la due diligence hydrique. Celle-ci vise à apprécier la viabilité globale du site et l’impact de la ressource en eau sur la valeur de l’outil de production, notamment avant une décision d’investissement, d’acquisition ou d’implantation industrielle. La démarche repose ainsi sur une double lecture du risque : scientifique, pour caractériser l’exposition physique du site, puis économique, pour en mesurer les conséquences sur l’activité et la valeur de l’entreprise.


« Nous sommes passés de l’ère de l’abondance à celle de la gouvernance et de la dépendance », souligne Olivier Depraz. La première étape consiste à établir un diagnostic scientifique du risque physique, à partir de données vérifiées et de modélisations hydrogéologiques. C’est dans cette phase qu’intervient le Water Stress Index (WSI), outil d’évaluation de l’exposition au risque hydrique déployé par les équipes d’imaGeau. Il analyse la ressource à travers six indicateurs techniques portant notamment sur sa disponibilité et sa qualité, afin d’attribuer au site une note d’exposition au risque. Cette qualification peut également être projetée dans le temps, sur des horizons de 10, 20, 30 ou 50 ans, pour anticiper l’évolution de la situation.


L’objectif est aussi de permettre aux industriels de comparer leurs différents sites et de repérer ceux qui nécessitent une attention prioritaire. Le diagnostic s’accompagne d’un tableau de bord présentant la notation globale et détaillée du site, ainsi que d’une note explicative qui détaille, indicateur par indicateur, la méthode de calcul et les éléments ayant conduit au score. Des recommandations à plus long terme peuvent enfin orienter les choix d’investissement destinés à réduire l’exposition.


Du diagnostic hydrogéologique à la réalité socio-économique

Mais ce diagnostic physique ne suffit pas à lui seul. La présence d’eau à proximité d’un site industriel ne garantit pas pour autant un accès durable à la ressource. « Il y a une différence majeure entre la disponibilité physique et l’accès effectif à la ressource en eau », met en garde Maud Guerlain. Le diagnostic scientifique doit donc être complété par une analyse socio-économique prenant en compte la concurrence avec les autres usages, notamment agricoles et domestiques, le durcissement des réglementations, la gouvernance locale et l’acceptabilité sociale auprès des populations riveraines.


L’exemple d’un site de maltage situé en Chine illustre cette différence. Si le diagnostic physique pouvait faire apparaître une ressource quantitativement abondante, « la forte pollution des eaux de surface, la surexploitation de la nappe profonde et la proximité d’une zone protégée par l’UNESCO créaient, en réalité, une tension extrême sur l’accès effectif à l’eau », ajoute Maud Guerlain.


Le cas de STMicroelectronics en Isère illustre, lui, une autre facette de cette vulnérabilité. Le projet d’extension du site a été retardé de deux ans à la suite de mobilisations locales liées à sa consommation d’eau. Au-delà de la disponibilité physique de la ressource, la capacité d’un industriel à sécuriser ses approvisionnements dépend donc aussi du contexte territorial, des usages concurrents et de l’acceptabilité de son activité.


Cette articulation entre données physiques et réalité du terrain constitue un point essentiel de la démarche. Car, aussi précis soit-il, un score d’exposition ne permet pas à lui seul à un comité exécutif de déterminer combien un risque hydrique peut coûter à l’entreprise. Il faut donc franchir une étape supplémentaire : traduire le diagnostic en métriques financières.


Convertir le risque physique en métriques financières

Une fois cette exposition établie, reste à la traduire dans un langage directement exploitable par les décideurs. « Un comité exécutif raisonne en euros, en part de chiffre d’affaires et en retour sur investissement, et non sur un simple score d’exposition de 1 à 4 », commente Maud Guerlain. La méthodologie de valorisation repose ainsi sur trois étapes : évaluer la criticité des usages, chiffrer les impacts opérationnels et déployer des tests de résistance climatiques.


La première consiste à cartographier précisément les usages de l’eau sur le site. L’enjeu n’est toutefois pas seulement de savoir quels procédés consomment le plus, mais d’identifier ceux dont l’interruption mettrait réellement en péril la production. Il faut notamment identifier l’existence d’une réserve tampon capable d’absorber temporairement une interruption de l’approvisionnement et donc de retarder l’impact financier d’une coupure.


Dans le cas de la malterie industrielle, le refroidissement représentait le plus gros volume prélevé, avec 40 % des consommations. Pourtant, l’usage le plus critique s’est révélé être l’eau de process. Avec 30 % des volumes, elle conditionnait 100 % de l’activité puisqu’elle entrait directement dans la composition du produit et ne disposait d’aucun substitut.


Cette approche permet aussi de dépasser la seule perte directe de chiffre d’affaires en cas d’interruption. Une coupure peut entraîner de nombreux coûts indirects : nettoyage des installations, réchauffage des équipements, surcoûts liés au traitement d’une eau dégradée, pénalités contractuelles pour retard de livraison ou encore effets domino sur d’autres usines du groupe.


Pour piloter cette exposition, les équipes financières s’appuient sur deux métriques. La première correspond à la part du chiffre d’affaires exposée, utilisée pour le cadrage stratégique. La seconde, la valeur à risque, permet de chiffrer en millions d’euros les pertes générées par un arrêt de 24 heures, 48 heures, une semaine ou un mois. En projetant ces scénarios aux horizons 2030, 2040 et 2050, selon différentes trajectoires climatiques, les industriels peuvent ainsi obtenir une exposition financière annualisée représentative du risque encouru. La simulation présentée, construite à partir d’hypothèses proches d’un cas industriel réel en Chine, faisait ressortir une exposition de l’ordre de 2 millions d’euros par an.


Le prix interne de l’eau comme levier d’investissement stratégique

Cette traduction financière du risque ouvre ensuite la voie à une autre étape : donner une valeur économique à l’eau pour éclairer les choix d’investissement et débloquer les budgets consacrés à la résilience.


Il n’existe pas, dans cette approche, un prix unique de l’eau, mais trois niveaux de valorisation complémentaires, précisent les intervenants. Le coût complet mesure la valeur réelle d’un mètre cube en fonctionnement normal, en intégrant l’achat, les redevances, l’énergie et les traitements. Il représente généralement deux à trois fois le prix facturé. Le coût de substitution évalue, lui, le montant d’un approvisionnement d’urgence, par exemple par camions-citernes, pouvant atteindre entre 10 et 30 euros par mètre cube. Enfin, le coût chargé du risque intègre la valeur des pertes de production évitées afin d’évaluer la rentabilité réelle des projets techniques.


Cette dernière approche peut modifier sensiblement la lecture économique des investissements consacrés au recyclage, au stockage ou à la réutilisation des eaux usées traitées. « Des projets de réutilisation de l’eau qui présentaient des retours sur investissement jugés inacceptables de 30 ans sur la seule base de la facture voient leur ROI ramené à 5 ans lorsque l’on intègre la valeur des pertes évitées », souligne Maud Guerlain. Dans le cas de la malterie, le coût complet chargé du risque s’élevait ainsi à 4 euros par mètre cube, soit plus de trois fois le prix facturé initialement.


Malgré l’ampleur des enjeux financiers, la maturité des entreprises demeure encore faible. Le défi consiste désormais à faire sortir ce prix virtuel de l’eau des études théoriques pour l’ancrer dans les processus de décision des directions financières, des achats et des opérations.

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